Jeux en Côte d’Ivoire : le partenariat Sharp Vision-Afitech qui pèse sur les parieurs et les finances publiques
Ecoutez cet article en audio
Lire
Continuer
Pause
Arrêter
Le 26 septembre 2025, l’État ivoirien, via l’Autorité de Régulation des Jeux de Hasard (ARJH) et la LONACI, a signé une convention de 11 ans avec la société Afitech, et son partenaire technique français Sharp Vision, pour la mise en place d’une plateforme nationale de centralisation des paris en ligne.
Ce partenariat conclu de gré à gré, et attribué de manière inhabituelle, prévoit une rémunération indexée sur les flux de paris : 4 % sur les dépôts et 2 % sur les retraits. À l’échelle du marché ivoirien, ce mécanisme représenterait plus de 24 milliards de FCFA (environ 37 millions d’euros) de frais par an, d’après les estimations.
Un niveau particulièrement élevé dans l’industrie des jeux, qui soulève une question sérieuse : pourquoi l’État a-t-il choisi un partenaire aux tarifs aussi élevés et à la réputation déjà controversée dans la région ?
Ces coûts ne sont pas neutres, ils représentent des revenus captés par un acteur privé, qui auraient autrement pu alimenter les recettes fiscales de l’État ou permettre une baisse des coûts et de meilleurs prix pour les joueurs. Dans les faits, ce partenariat pourrait se traduire par une perte nette de valeur pour l’État comme pour les consommateurs ivoiriens.
Une plateforme nationale pour centraliser et réguler les paris
La convention porte sur la mise en place d’une plateforme de centralisation destinée à encadrer l’exploitation et la régulation des paris en Côte d’Ivoire.
Le dispositif est un outil de surveillance destiné à suivre les flux de jeux et les transactions des opérateurs.
L’objectif affiché est de centraliser les flux financiers liés aux jeux, notamment les dépôts et les retraits, afin d’améliorer la traçabilité et le contrôle du secteur.
Dans un contexte de croissance rapide des jeux d’argent en ligne et des paiements numériques en Afrique de l’Ouest, la centralisation des données et des transactions devient un outil stratégique pour les autorités publiques, susceptible de renforcer les recettes fiscales et la conformité aux règles de jeu responsable.
Un contrat de 11 ans attribué de gré à gré : un choix qui interroge
La convention conclue avec Afitech s’étend sur 11 ans. Dans les partenariats publicprivé, les procédures de gré à gré sont censées constituer une exception et non la norme, surtout pour un dispositif structurant un secteur économique entier. Cela vise à préserver la libre concurrence et la transparence. En l’absence d’une urgence publique justifiant le recours à une procédure aussi exceptionnelle, la nature de l’attribution du contrat soulève des interrogations quant à sa véritable motivation.
La durée du contrat soulève également des questions. Des engagements similaires sont habituellement réservés aux industries lourdes nécessitant des investissements massifs. Ici, il s’agit d’une plateforme technologique, dont l’évolution est rapide.
Par ailleurs, Afitech et Sharp Vision ont déjà été impliqués dans un dispositif similaire au Sénégal, où la LONASE s’est retrouvée bloquée dans un monopole problématique nécessitant un contentieux juridique. Lap Diop, ancien directeur général de la LONASE et responsable du partenariat avec Afitech et Sharp Vision au Sénégal, fait aujourd’hui l’objet de poursuites pour détournement de deniers publics, extorsion de fonds et blanchiment d’argent, avec un préjudice présumé de plusieurs milliards de FCFA.
Ces accusations incluent notamment des retraits non justifiés et l’acquisition d’immeubles coûteux sans justification comptable. Ce contexte renforce encore davantage les questions sur la crédibilité du partenaire choisi pour la Côte d’Ivoire. Ces éléments soulignent l’importance de s’interroger sur les vérifications préalables effectuées avant d’attribuer ce contrat lucratif à un opérateur dont la direction a déjà été mêlée à une affaire judiciaire de grande ampleur.
Dans un marché en croissance rapide, la combinaison d’une attribution sans appel d’offres et d’un engagement sur 11 ans confère à ce partenariat une portée stratégique majeure ainsi qu’une valeur économique considérable pour Afitech et ses partenaires.
Rémunération d’Afitech
Le contrat prévoit qu’Afitech perçoive :
• 4 % HT du montant total des dépôts
• 2 % HT du montant total des retraits (gains)
Ces pourcentages incluent les coûts liés aux méthodes de paiement et sont directement indexés sur le volume des transactions.
Avec les volumes actuels du marché, ces frais représentent plus de 24 milliards de FCFA par an, soit près de 15-25 % du produit brut des jeux (GGR) avant impôts de l’ensemble du secteur du jeu ivoirien.
En supposant qu’Afitech verse entre ~ 6,5 et 9,8 milliards de FCFA aux opérateurs de mobile money pour les frais de paiement standard, elle conserverait plus de 13 milliards de FCFA par an. Ce montant se rapproche du profit estimé de l’ensemble du secteur des jeux et dépasse les recettes fiscales de l’État issues de cette industrie.
Sur 11 ans, cela représenterait environ ~ 188 milliards de FCFA, sans même considérer la croissance éventuelle du marché. Il ne s’agit pas de taxes publiques, mais de frais attribués à un opérateur privé, dans un cadre sans appel d’offres.
On peut souligner ici un fait frappant : un simple outil de surveillance génère autant de revenus que l’ensemble de l’industrie qu’il est censé contrôler. Cela en soi est extrêmement suspect, quel que soit le secteur ou le pays concerné. Le fait qu’un outil aussi marginal puisse engranger autant d’argent que toute l’industrie soulève de sérieuses questions sur ses véritables motivations et sur l’équilibre du système.
Redevance variable au profit de l’ARJH
En complément de la rémunération d’Afitech, le contrat prévoit une redevance variable au profit de l’Autorité de Régulation des Jeux de Hasard (ARJH).
Cette redevance correspond à 0,25 % du montant des dépôts transitant par la plateforme. Rapporté aux volumes estimés du marché, cela représenterait environ 3 millions d’euros par an.
À titre de comparaison, Afitech capterait plus de 24 milliards de FCFA annuels via son mécanisme de 4 % sur les dépôts et 2 % sur les retraits. Autrement dit, les montants perçus par le partenaire privé sont plus de dix fois supérieurs à ceux alloués à l’autorité publique de régulation.
Ces sommes ne constituent pas des recettes fiscales pour l’État, mais des frais de fonctionnement. Elles ne compensent donc pas l’ampleur des flux captés par le dispositif technique.
Des questions plus profondes se posent sur la destination réelle de cet argent. Comment justifier que près d’un quart de milliard d’euros de l’économie ivoirienne soient siphonnés vers une société de logiciels alors que l’État et le régulateur ne perçoivent qu’une fraction marginale de ces flux ?
Cette asymétrie met en lumière l’impact concret sur le dépouillement des fonds publics et interroge sur les véritables motivations derrière la centralisation des flux.
Une modernisation coûteuse… au profit des acteurs privés
La centralisation des flux permet certes de mieux tracer les transactions et de superviser les opérateurs concédés. Elle offre également une visibilité sur les volumes financiers générés par le secteur des jeux et peut constituer un levier pour assurer la conformité et augmenter les recettes de l’État.
Mais le modèle retenu soulève des interrogations majeures. La rémunération d’Afitech et de Sharp Vision, indexée sur les flux, atteint des niveaux extrêmement élevés, bien supérieurs aux standards de l’industrie. Sur 11 ans, cela représente des centaines de milliards de FCFA captés par un acteur privé, alors que la part revenant au régulateur public reste marginale.
À cela s’ajoute le choix d’un partenaire dont la réputation est controversée : la branche sénégalaise d’Afitech et son partenaire Sharp Vision ont déjà été impliqués dans un contrat problématique, qui a conduit à un contentieux juridique.
Pourquoi l’État ivoirien a-t-il conclu un accord de gré à gré avec un acteur aussi coûteux et controversé, et pour une durée exceptionnelle de 11 ans ?
Finalement, c’est la population ivoirienne qui finance indirectement ce dispositif, à travers des coûts de fonctionnement très élevé et des flux financiers qui auraient pu servir à renforcer les recettes publiques ou alléger le coût des paris pour les consommateurs.
Boubakar Tounkara (article sponsorisé)
Donnez votre avis